Interview Feeling Music

Jean-Claude Decalone, PDG de Feeling Music à Paris, rencontre Raphaël Didjaman, et ensemble, ils échangent Questions/Réponses - Réalisé en 1999 -

Raphaël Didjaman ou La passion aborigène et la magie du Didgeridoo "– par Jean Claude Decalone.

FEELING MUSIQUE : Dis-nous Didjaman, comment ton aventure du Didgeridoo a commencé ?

Raphaël Didjaman : – C’est suite à un ras-le-bol de la vie citadine que je dois mon premier voyage en Australie. La carte de cet immense pays m’attirait depuis l‘école primaire, c‘était un vrai rêve d’enfance. Certains ont un idéal américain ou interplanétaire, le mien était australien et l’occasion était trop belle de me trouver une excuse pour vivre l’aventure. J’ai tout plaqué et suis parti pour voir…

Comment s’est passé le retour au pays ? – Je suis rentré au bout de 6 mois et il n‘était pas question de ne pas tirer parti de mes découvertes. J’ai eu envie de rencontrer ceux qui commençaient à pratiquer le didgeridoo à Paris. Et dans bien des cas, j’ai eu la déception de me trouver face à des gens qui étaient loin de l’esprit de l’instrument que, sur le continent lointain, l'on respecte.

On dit que le plus beau rêve, c’est celui que l’on réalise… C‘était vrai ? – Dans mon cas, oui. Et il se poursuit aujourd’hui. Dès mon arrivée, j’ai été saisi par les couleurs, l’immensité des paysages, les routes d’une droiture infinie et, dans tous les lieux de vie, cette musique toujours présente et surtout, cette basse continue au rythme envoûtant. Et lorsque dans une boutique indigène, un aborigène m’offrit la première initiation au “Didgeridoo”, je compris que cet objet allait prendre une place très importante dans ma vie.
Je me suis mis assez rapidement à la respiration circulaire, mais le plus étonnant était cette sensation extraordinaire de sentir toutes les cellules de mon corps entrer en vibration. Indéfinissable impression de bien-être, lorsque le rythme se mêle à la note sans fin, modulant des multitudes d’harmoniques extraordinaires. J‘étais prêt à vivre une véritable initiation et les journées entières que je passais à souffler le tube sacré ne se comptaient plus.

Cette déférence est nécessaire à la pratique du Didgeridoo ? – Pour ma part, je me suis engagé à utiliser le didgeridoo avec la déférence et le respect qu’il mérite. Je n’ai jamais eu l’impression d’en avoir atteint les limites. Chaque jour de pratique m’apporte une part nouvelle de connaissance.

Un second voyage initiatique ? – Pas seulement. J’avais prévu aussi de “couper des bois” moi-même. Les eucalyptus qui sonnent vraiment ne sont pas facilement disponibles. Les aborigènes ou les Australiens du terroir ont pris l’habitude de se garder les “meilleurs morceaux”. Il faut souvent aller bien loin sur des pistes que seuls les 4×4 peuvent emprunter pour trouver les bons endroits. J’avais décidé, pour m’imprégner vraiment de l’esprit du didgeridoo, d’aller jusqu’aux origines, de vivre la façon ancestrale de récolter et de pratiquer l’instrument. Je n’ai donc fait aucune concession. J’ai rencontré pendant ce deuxième voyage les grands joueurs australiens, aborigènes et “blancs”. De retour de mon second voyage, je sentais que la philosophie de l’instrument pouvait être une manière de communier avec les éléments et la nature. La pratique du didgeridoo permet, à un certain niveau de pratique, d’accéder à ce degré de félicité que peuvent atteindre sans doute les yogis. Et je n'ai toujours pas réussi à couper mes bois. Celà arrivera, je le sais...et je suis patient.

On dit que tes Didges possèdent des qualités étonnantes ! – J’ai affiné ma technique mois après mois et les eucalyptus m’ont livré certains de leurs secrets acoustiques. Je crois bien “sentir” la matière. Je souffle les bois et l‘énergie que je donne dans certaines pièces me revient enrichie quand je les travaille de la bonne manière. Je recherche cette réponse sur chacun de mes didgeridoos et mon travail n’est vraiment achevé que lorsque j’ai trouvé cette réponse d‘énergie.

Un CD est enregistré. Il est mêlé d’exotisme et de rythmes très actuels… – Je voulais démontrer que le didgeridoo n’est pas figé à la préhistoire. De plus en plus de musiciens l’utilisent dans des rythmes et des styles d’aujourd’hui. On découvrira certainement encore quantités de manières d’exploiter ses richesses harmoniques dans le futur et quand on se sera accoutumé à ses multiples accents, il sera incontournable. C’est une basse continue dans toute sa splendeur et la musique contemporaine ne saurait se passer de cela. Mon CD est enregistré mais ne devrait être disponible qu‘à la rentrée prochaine et s’appellera “Didjaman”, comme moi.

Ces quelques mois passés en Australie avaient permis une totale initiation ? – Non, loin de là !! Après avoir rencontré ceux qui pratiquaient le didgeridoo en Europe et m‘être imprégné de ses différentes utilisations, j’ai pensé qu’il était possible d’aller plus loin. Ce que je ressentais à certains moments extrêmes, lorsque la cohésion devenait totale entre mon souffle, les harmoniques, le rythme, ressemblait à une sorte d’extase. Je précise que jamais je n’ai eu recours à quelconque artifice pour arriver à cet état. La concentration aboutissant en finalité à une certaine forme d’inconscient procure un bien être indéfinissable, et en tout cas très agréable. Mais cette situation arrive rarement. Je me suis dit que je devais retourner aux sources pour réussir à aller plus loin dans la connaissance.

Beaucoup de bois a été rapporté de ce voyage. Dans quel but ? – J’ai eu envie de partager cette connaissance. Mais d’abord, il me fallait travailler ces branches d’eucalyptus. Je pense avoir découvert certains secrets que les grands utilisateurs se gardent pour eux mêmes.

Tu formes aussi certains élèves ? – Depuis quelques années, certains de ceux qui ont découvert mes didgeridoos ou qui m’entendaient jouer ont voulu travailler avec moi. Je leur apprends la technique de base, la respiration circulaire, cette vague qui permet d’entrer en communion avec le didgeridoo. Mais je les invite à faire la partie la plus importante eux mêmes. C’est la personnalité du joueur qui doit finir par s’extérioriser. Je donne le départ, l‘élève trouvera l’issue tout seul. C’est important que cela se passe ainsi. J’ai eu le privilège de rencontrer et d’initier au didgeridoo de très grands musiciens du monde classique ou du jazz. Certains d’entre eux ont besoin de l’utiliser dans certains spectacles (Tony Tuba), d’autres ont la certitude que sa pratique peut améliorer la maîtrise de leur instrument.

D’autres projets ? – Un nouveau voyage en Australie pour le Laura Festival qui se déroulera du 12 au 25 juin 1999. Les tribus aborigènes s’y rejoignent et c’est un saut de plus de 20 000 ans que je vais faire, accompagné cette fois par certains de mes élèves.

Cette plongée est vraiment nécessaire ? – Pour celui qui veut aller au bout de la connaissance, elle est vraiment nécessaire. On peut s’amuser, se détendre et même pratiquer le didgeridoo à un bon niveau sans faire ce long voyage, mais j’ai une assez piètre opinion de ceux qui l’enseignent sans connaître l’Australie ! Dans ce domaine comme dans d’autres, les charlatans existent. La manière de les reconnaître facilement est leur manque évident d’humilité face à la technique instrumentale. Ils savent tout et n’ont plus rien à apprendre…! Ce nouveau voyage me permettra de préparer une émission sur le didgeridoo pour la télévision. En finalité, je rapporterai aussi du bois car la demande est de plus en plus importante. A la rentrée, j’aimerais pouvoir expliquer le didgeridoo dans les conservatoires. Ce premier instrument à vent de l’histoire doit être connu des élèves. Une rencontre avec les musiciens professionnels est prévue le 23 octobre 1999 chez Feeling Musique à Paris. C’est la seconde fois que Feeling me propose une telle rencontre et j’ai le plaisir de voir exposés dans cette espace certains de mes plus beaux Didgeridoos.

Merci pour toutes ces révélations Didjaman et bon voyage !

Interview réalisé par Jean-Claude Decalonne.

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Pour avoir plus d’infos, contactez Raphaël Didjaman au :

06 23 77 63 15

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